« La Grande Invasion » : De la dépossession à la réappropriation du territoire

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Plus que jamais, la notion de l’occupation du territoire et de notre rapport à celui-ci constitue un enjeu criant, que ce soit en région ou en milieu urbain. Les manières dont on développe nos territoires et nos collectivités urbaines ont des répercussions pouvant être irrémédiables pour les populations qui y vivent, en termes économique, social, culturel, voire en changements climatiques.

 Le 15 novembre dernier, sensible à ces préoccupations, la Maison d’Aurore conviait les citoyens du Plateau, à la projection du film « La Grande Invasion » de Martin Frigon. Le visionnement était suivi d’un panel composé du réalisateur, de Louis Gaudreau, professeur en Travail social à l’UQÁM et Richard Ryan, conseiller municipal de l’arrondissement du Plateau Mont-Royal, tous trois invités à commenter le film et à participer à la période de questions du public. Ainsi, nous en étions à nous poser la question « Existe-t-il des similitudes dans le développement des municipalités au Québec, par exemple, entre la région des Laurentides et celle du Plateau Mont-Royal ou de toute autre région ? »

Le film de Martin Frigon pose son regard dans les Laurentides, région récréo-touristique par excellence, où les citoyens parlent des nombreux écueils qu’ils rencontrent, tels que le surdéveloppement anarchique des infrastructures routières, domiciliaires, et commerciales de grandes surfaces, avec une architecture standardisée comme un immense jeu de Monopoly.

À cela, s’ajoutent les jeux de l’évaluation et de la spéculation foncière, ainsi que de l’impôt foncier, dont les municipalités tirent, à pratiquement parler, leur source de financement. Avec comme résultats, de multiples pertes, tels que leurs maisons payées depuis longtemps mais dont les taxes municipales étranglent les aînés comme les jeunes familles. Sans parler des pertes de services de proximité et de leur identité culturelle locale. Tout cela au nom du profit.

Qu’en est-il plus près de chez nous ? Déjà en 2010, « c’est dans l’arrondissement du Plateau Mont-Royal que sont enregistrées les hausses [des propriétés] les plus importantes dans le secteur résidentiel, avec 35,6 %. Suivent le Sud-Ouest (32,2 %), Rosemont-La-Petite-Patrie (29,4 %), Mercier-Hochelaga-Maisonneuve (27,2 %), Lachine (26,9 %) et Villeray-Saint-Michel-Parc-Extension (26,6 %) 1».

Il n’est donc pas surprenant d’assister à un jeu migratoire des résidents de Montréal pour se trouver une niche à la hauteur de leurs moyens. Selon Richard Ryan, la spéculation y est d’ailleurs plus vive dans les quartiers centraux et elle entraîne une perte du patrimoine construit, de mixité sociale et de logements locatifs. Ici comme ailleurs, de multiples problèmes sont reliés à l’impôt foncier, dont les  augmentations de loyers que s’empressent de refiler les propriétaires à leurs locataires.

Mais y a-t-il des solutions envisageables à ce gâchis?

Le film évoque plusieurs solutions, reprises par nos invités, qui suggèrent entre autres choses, de remplacer la taxe foncière par des mesures d’impôt progressif, d’implanter le «CAP2» (une forme de plafonnement de l’évaluation foncière).  L’une des pistes possibles pour les municipalités est de créer une réserve publique de terrains « destinés à des usages sociaux », tel que la création de logement social, et d’instaurer une taxation variable pour inciter certains usages et en décourager d’autres. Ajoutons à cela, comme l’évoque l’artiste René Derouin, l’un des protagonistes de La Grande Invasion, d’embellir notre environnement par une meilleure intégration des projets à l’architecture.

Une écoute attentive des élus vis-à-vis leur population est des plus essentielles, afin qu’ils puissent tenir compte de leurs besoins dans l’aménagement du territoire. Voilà ce que nous pouvons tirer de cette rencontre. Nous tenons à remercier le cinéaste engagé qu’est Martin Frigon3, qui a su pointer du doigt toute la complexité de notre rapport au territoire et susciter une réflexion quant à son développement.

(1) CORRIVEAU, Jeanne. « Évaluation foncière sur l’île de Montréal – Les propriétés grimpent de 23,5% ».  Le Devoir, 16 septembre 2010.

(2) CAP (Capped Assessment): Forme de plafonnement de l’évaluation foncière, mise en place par la Nouvelle-Écosse en 2005 pour contrer les augmentations « salées » découlant d’évaluation des propriétés. Pour plus d’information, consultez le site web du Regroupement Évaluation Équitable : http://www.evaluation-equitable.ca/

(3) Pour connaître davantage la filmogragraphie du cinéaste Martin Frigon : « Mourir au large » (2002); « Make Money, Salut Bonsoir ! » (2004); « Mirage d’un Eldorado » (2008); « La Grande Invasion » (2012).

Un texte de Francine Boucher, membre et collaboratrice au Comité d’action et de défense des droits (CADD)

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