Des rails qui séparent: retour sur une situation problématique depuis 30 ans

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© Nathanaëlle Vincent

Il est 18h15 sur la rue des Carrières qui sépare l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal de celui de Rosemont-Petite-Patrie. Cyclistes et piétons sont nombreux à emprunter la piste cyclable qui longe la rue, entre le parc Laurier et le boulevard Saint-Laurent. Sur presque toute sa longueur, la piste est bordée par une voie ferrée qu’aucune infrastructure ne permet de traverser, laissant pour seuls choix aux promeneurs et cyclistes de faire un large détour sur les voies automobiles ou de traverser illégalement le chemin de fer. Propriété du Canadien Pacifique (CP), les rails ne peuvent en effet être franchis « sans raison légitime », selon la loi canadienne sur la sécurité ferroviaire.  Un impressionnant grillage protège d’ailleurs la voie ferrée de toute intrusion…ou presque.

Comme chaque jour, Catherine, qui vient de terminer sa journée de travail chez Ubisoft, regagne la piste cyclable qui la mènera jusqu’à son domicile dans le Vieux-Rosemont.  Pour ce faire, elle traverse la voie ferrée au niveau de la rue Henri-Julien, là où une ouverture assez large a été faite dans la clôture par des résidents exténués de devoir rallonger leur itinéraire pour contourner les rails. Avec sept à huit trains de marchandises par jour circulant à une vitesse réduite, Catherine considère qu’il est possible de traverser prudemment.

L’ouverture dans la clôture au niveau de la rue Henri-Julien n’est d’ailleurs pas le seul passage improvisé par les Montréalais afin de faciliter la circulation entre les secteurs Mile-End et Rosemont. En octobre 2012, près de quarante « trous » dans la clôture avaient été repérés par le Collectif pour les passages à niveau. Cette initiative citoyenne lutte depuis 2011 pour l’aménagement de passages à niveaux légers, spécialement adaptés aux cyclistes et aux piétons.

Appelés lignes de désir par les urbanistes, les chemins de traverse improvisés au niveau de la voie ferrée se perpétuent au fil des ans, au grand dam de la compagnie ferroviaire. Celle-ci a refusé à plusieurs reprises l’aménagement des passages à niveaux proposés par les élus montréalais (voir encadré). « Par l’aménagement de passages à niveau, nous souhaitons décloisonner nos quartiers, les rendre plus conviviaux. Les arrondissements du Plateau-Mont-Royal et Rosemont-Petite Patrie sont les plus densément peuplés du Québec. Or, le Canadien Pacifique se comporte encore comme si nous étions au 19ème siècle », déplore Richard Ryan, conseiller d’arrondissement du Plateau-Mont-Royal, en charge du district Mile-End.

De son côté, le Canadien Pacifique, évoquant des mesures sécuritaires, met tout en œuvre pour que les citoyens cessent de traverser ses rails. En plus de consolider sa clôture, la compagnie engage une police privée, chargée de surveiller les lieux et de donner des amendes à toute personne surprise à franchir la voie ferrée. « Depuis une dizaine d’années, la situation ne fait qu’empirer. Avec la densification de la population dans ces quartiers, la circulation de personnes sur la voie s’est intensifiée, ce qui a provoqué un renforcement des contrôles par le CP. Le nombre de contraventions délivrées a donc augmenté et, avec lui, la frustration des citoyens », explique Nathalie Casemajor, cofondatrice et membre active du Collectif pour des passages à niveau.

« Je trouve que ça manque de signalisation. Il n’y a pas de pancartes d’interdiction partout, ce n’est pas très clair », estime, quant à elle, Catherine. Elle ne savait pas, avant que des collègues de travail ne l’en informent, qu’elle s’exposait à une contravention de 146 dollars délivrée par la police du Canadien Pacifique. « Il est clair que si je reçois une amende, je cesserai de traverser », poursuit la cycliste. En attendant, la jeune femme continue de parcourir cet itinéraire qui lui permet de gagner trente minutes par jour.

Comme Catherine, cyclistes et piétons sont nombreux à traverser les rails. Une analyse, réalisée en 2009 par l’administration du  Plateau-Mont-Royal, avançait qu’ils étaient des centaines à emprunter la voie ferrée au quotidien et ce, seulement pour la portion située à proximité du métro Rosemont.

« Les gens sont très en colère contre le CP, avance Richard Ryan. Il y a un manque de transparence et de collaboration avec les communautés. » Convaincu que l’aménagement de passages à niveau va dans le sens, tant de l’intérêt citoyen que de celui la compagnie ferroviaire, M. Ryan a, depuis son élection en 2009, été l’un des porte-étendards de la lutte pour régler cette situation. Bien que le dossier relève à présent de la ville-centre et ait été porté devant l’Office des Transports du Canada (OTC) suite aux refus du CP, le conseiller d’arrondissement continue à surveiller le dossier. « Il s’agit à présent de prouver devant l’OTC que les passages balisés représentent la solution la plus sécuritaire et la mieux adaptée à la situation. On espère que le dossier sera bien défendu par la ville et que l’OTC sera sensible à nos arguments. » M. Ryan estime que l’organisme devrait parvenir à une décision finale en 2014.

Avec la tragédie ferroviaire survenue début juillet à Lac-Mégantic et le resserrement des normes de sécurité, il s’agit maintenant de convaincre l’OTC que les solutions proposées sont les plus adaptées à une cohabitation  harmonieuse entre l’homme et le train. D’ici là, Catherine continuera de franchir deux fois par jour la voie ferrée, en espérant que l’instance fédérale se prononcera en faveur des passages à niveau.

Chronologie de la lutte pour des passages à niveaux

1881-1885: construction par le Canadien Pacifique d’un chemin de fer reliant le Canada d’est en ouest.

Depuis les années 80: avec la densification du secteur qui devient de moins en moins industriel et de plus en plus résidentiel, le nombre de personnes traversant la voie ferrée augmente.

1992: Jean Décarie, urbaniste, est le premier à proposer l’aménagement de passages à niveau après avoir étudié les impacts de la voie ferrée sur les quartiers adjacents et répertorié les brèches dans la clôture.

2006: un projet de passerelles est envisagé par les élus de l’arrondissement du Plateau Mont-Royal.  Aucun pourparler n’est toutefois organisé avec le CP.

2009: les élections municipales de 2009 voient arriver une nouvelle équipe qui presse la Ville de Montréal d’intervenir auprès de la compagnie ferroviaire et d’organiser une rencontre.  Le CP ne répond pas.

2010: les élus du Plateau, appuyés par une forte mobilisation citoyenne, décident de passer à l’action et d’interpeller directement le Canadien Pacifique en faisant des pressions politiques et médiatiques.

Mars 2011: la compagnie albertaine accepte de venir rencontrer les élus du Plateau Mont-Royal et ceux de Rosemont-Petite-Patrie. De cette rencontre naît un engagement des trois parties à propos de l’aménagement d’un passage à niveau pour piétons et cyclistes.

Mai 2011: le Canadien Pacifique fait volte-face et annonce son refus de collaborer, arguant que les passages à niveau ne seraient pas suffisamment sécuritaires et nuirait au bon fonctionnement de leurs activités de transport.

Juin 2011: une motion est déposée au Conseil municipal de la Ville de Montréal par la mairie du Plateau Mont-Royal. Adoptée à l’unanimité, elle aboutit à l’élargissement de la zone à tous les arrondissements montréalais traversés par la voie ferrée. La motion stipule qu’en cas de refus de la part du CP, il sera possible de saisir l’Office des Transports du Canada (OTC), instance fédérale en charge de régler les différends entre les compagnies ferroviaires et les municipalités.

Automne 2012: une étude est menée par la Ville-centre. Elle conclut qu’il faudrait aménager six passages à niveau, dont trois situés entre les arrondissements de Rosemont et du Plateau.

28 février 2013: après que le CP ait opposé une fin de non recevoir à l’administration montréalaise, le dossier se retrouve devant l’OTC qui devra trancher.

 

Un texte de Nathanaëlle Vincent, collaboratrice

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