Absurde comme la crise du logement

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«Bonjour! Le 1er juillet prochain, mon propriétaire reprend le logement où je demeure depuis 15 ans. C’est un 2 1/2. Je paie 590$ mois. J’aime beaucoup vivre sur le Plateau. Je fume de temps en temps et j’ai une chatte noire qui s’appelle Cocotte…Elle fait des boules de poil, mais je ne veux pas m’en départir. Je vis de l’aide sociale…726$ mois.

-Que recherchez-vous?

-Un 2 1/2 sur le Plateau, maximum 600$ mois. Les fumeurs et les animaux doivent être acceptés.

-Vous savez, avec la crise du logement, vous allez devoir assouplir quelque peu vos critères pour trouver quelque chose. Seriez-vous prêt à payer plus cher? Vous pourriez réduire vos dépenses ailleurs…Je ne vous demanderai jamais de sauter le déjeuner car c’est le repas le plus important de la journée, mais, avez-vous vraiment besoin de dîner?

-Quoi?!

-Et la chambre fermée, vous en avez besoin? Une seule pièce vous ferait moins de ménage à faire.

-Mais, j’adore la lecture et j’ai une petite bibliothèque avec tous mes livres dans ma chambre…

-Il y aura sûrement un petit espace libre sur un mur où vous pourrez poser une tablette pour vos livres. Que diriez-vous d’aller vivre à Pointe-aux-Trembles ou même à Matane?

-Votre première idée me fait trembler. Votre deuxième me tanne.

-Avez-vous déjà contacté un Centre d’abandon du tabagisme? Vous pourriez demander le plan « gazelle survoltée » pour un arrêt rapide.

-Mais, je ne veux pas arrêter de fumer!

-Et puis, avouez qu’il n’y a rien au monde que vous détestez davantage que des boules de poil sur votre sofa.»

Dans le cadre de mon implication sur la cellule de crise du 1er juillet du Plateau Mont-Royal, j’accompagne des personnes qui perdront leur logement dans un futur rapproché. Je les soutiens moralement, technologiquement et les aide dans la recherche de logement et de ressources. Je vous rassure immédiatement : un entretien avec moi ne ressemble en rien à la première partie de ce texte! Je souhaite simplement mettre en lumière la pression immense et les choix déchirants auxquels peuvent être confrontées ces personnes, notamment lorsqu’elles sont dans une position vulnérable telle qu’être prestataire de l’aide sociale et qu’elles doivent, en plus, faire face à de nombreux préjugés lors de leurs recherches.

Dès que la perte du logement est confirmée, le sable coule beaucoup trop vite dans le sablier, généralement pendant quelques mois. Lorsqu’une personne est confrontée à la dure réalité d’un marché locatif où les prix ont explosé, généralement elle guide, d’abord, sa stratégie de recherche de manière à trouver l’aiguille dans la botte de foin, le trésor caché et recherche un logement presqu’en tout point équivalent à celui qu’elle a perdu. Cette attitude est tout à fait normale puisque ce logement reflète la personne et l’horizon de vie qu’elle s’est donnée: ses habitudes de vie, ses relations humaines, ses intérêts, ses projets, ses valeurs, etc. Elle se protège ainsi de plusieurs deuils en cherchant à garder le plus intact possible la vie qu’elle a choisie.

Toutefois, si la quête du quasi-impossible n’est pas fructueuse, la personne cherche souvent, par la suite, à élargir ses options et hiérarchise les deuils qu’elle est prête à faire, du moins pire au pire ou en fonction de sa perception des nouvelles qu’entraîneront les différentes renonciations à elle-même et à sa vie. Plus les grains du sablier s’écoulent, plus la détresse psychologique augmente et plus les deuils que la personne s’impose afin d’ouvrir de nouvelles possibilités sont nombreux. Dans des circonstances pareilles, l’instinct de survie amène la personne à déployer des solutions de plus en plus originales afin de combler un besoin aussi fondamental que celui de se loger : sauter le dîner, aller vivre à Matane et afficher la photo de sa chatte Cocotte sur Kijiji.

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